Suis-je belle ? La travestie et le rituel des photos

 

sissy

Un billet qui me trotte depuis assez longtemps dans mes quelques neurones de nana givrée et qui se rappelle à mes bons souvenirs ! car dans deux jours ma prochaine sortie et mon ange Agnès qui me parle de son appareil photo à charger, des photos qu’elle va prendre de nous.

Et moi d’imaginer l’organisation nécessaire pour que mon iphone ait suffisamment de jus entre le départ du matin, la rencontre avec Manon pour sa première sortie, la marche Existans, le shopping chez Carmen Steffens et la soirée … autant de séquences, autant de photos à venir !

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Billet pas simple à écrire non plus. Je me rends compte de ce genre de difficultés lorsqu’il s’agit de classifier dans les nombreuses catégories proposées par la ligne éditoriale du site. Photos ? c’est plutôt réservé aux réalisations des artistes. Coup de Gueule ? ce billet n’a rien de révolutionnaire. Tutoriels ? je ne vais pas vous apprendre à vous prendre en photo. Article de Référence ? je n’aurais pas cette prétention. A défaut, je pourrais la mettre dans la catégorie Passing, et vous en conviendrez certainement à la fin de votre lecture, que finalement c’est peut être la bonne classification, ce rituel étant tellement lié à notre désir conscient et inconscient de passer.

Ce rituel est à la fois tellement général (le “selfie” – cet autoportrait qui existe depuis des siècles mais que les nouvelles technologies, les appareils photo intégrés aux téléphones et leurs connexions aux réseaux sociaux ont porté à de nouveaux sommets) mais aussi tellement personnel, individuel. Je ne suis pas sociologue et je ne vais pas vous faire de grandes théories sur ce besoin de photo, son côté narcissique crossdresser, son côté parfois obsessionnel. Je vais plutôt vous montrer au travers de mon parcours comment ce rituel s’exprime chez moi. Finalement, c’est peut être Témoignages la bonne classification pour ce billet :).
Avant d’éclore de ma coquille, je ne connaissais pas ce rituel de la photo. Lorsque qu’en octobre 2010 je réalise mon coming out auprès de mon ange Agnès, je commence alors à prendre quelques photos de mes préparations. La soirée pendant laquelle Julie rencontre Agnès reste gravée dans nos mémoires respectives mais a fait aussi l’objet d’une longue séance photo qu’il m’arrive parfois de regarder avec un brin de nostalgie.

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J’avais bien pris quelques photos de pieds, de jambes, de talons pendant les vingt cinq années précédentes, de travesti compulsif. mais cette période est révolue. Et a laissé place à un parcours et une question très intimes.

Après deux ans de réflexions sur le travestisme et la transidentité, je sais que je ne veux pas devenir une femme par quelque chirurgie que ce soit. Mais je dois avouer que je m’interroge beaucoup sur l’effet des hormones sur mon corps et surtout sur mon esprit. Pour le moment je vie l’instant présent, celui de m’habiller en femme, de sortir de chez moi, d’aller à la rencontrer de copines, d’avoir des activités et des relations sociales fortes.

Je sais que cette partie de moi, cette expression de ma féminité est présente. bien là, ancrée en moi. pour toujours. C’est une chose de se travestir et d’avoir des relations humaines fortes avec d’autres T. C’est autre chose que de savoir où je veux aller, quel est ma finalité. et surtout l’évolution au fil du temps de mon objectif de vie.

La photo d’abord comme un témoignage de cette éclosion puis de cette existence, de ce cheminement. La photo comme une amie qui m’accompagne tout au long de ce chemin de vie. La photo de moi aussi comme l’acceptation de mon image féminine, de cette facette de ma personnalité, de l’acte de se travestir. Souvenir d’un instant de bonheur.

sissy

 

La photo ensuite comme étalon de ma “beauté”. Je parle d’abord de ma tenue et de mon maquillage, ma jupe, mon top, mes Carmen Steffens, ma perruque, mes bijoux. Suis-je suffisamment convaincante le temps d’un regard de l’autre ? Que l’autre ne me trouve ni laide ni ridicule ! Que l’autre apprécie mon joli sourire, mes yeux pétillants de bonheur, la féminité de mes gestes.

Suis-je “belle” en femme ? Suis-je “crédible” en femme transgender? au delà de cette “beauté” intérieure qui m’habite lorsque Julie vie en moi. Impossible de s’en convaincre sans le regard ou l’appréciation de l’autre. Devenir désirable aux yeux des autres ! Tel l’inconnu qui se fait photographier avec sa star préférée. A déplorer certainement, une des valeurs de notre société moderne basée sur l’image, passage souvent obligé pour se faire accepter, pour avoir le sentiment d’exister.

Quand je regarde une de mes photos, j’ai d’abord besoin de me sentir “belle” à mes yeux. Sans me mentir. C’est essentiel pour me réaliser en tant que femme, trouver un sens à ce que je fais, trouver un sens à là où je vais. La photo m’aide à mesurer cette progression, à mesurer cette satisfaction du maquillage réussi, de la tenue choisie avec gout, de la situation vécue.

sissy

La photo finalement comme marqueur de mon identité féminine. Julie est bien réelle car personne ne conteste la véracité d’une photographie, retouchée ou pas. Elle montre la réalité, la vérité. Dans le monde du travestissement en particulier et de la communauté Transgenre en général, la photo de Julie en situation est le preuve que j’existe. la preuve que je m’assume en femme. que je m’épanouis.

Je ne parle pas des stars médiatiques de la communauté Transgender qui passent leur temps à se prendre en photo dans leur salle de bain. Façon narcissique d’extérioriser leurs pulsions sexuelles refoulées ? Non je parle des travesties qui s’épanouissent au travers d’activités et relations humaines fortes et valorisantes.

Une photo de Julie sur les Champs Élysées ? Au delà d’un éventuel challenge, la preuve que j’étais bien à cet endroit et qu’une personne a gentiment accepté de prendre la photo. Un geste pas si anodin que ça, car c’est aussi la preuve que j’ai eu une interaction sociale avec cette personne. Que cette personne a légitimé mon existence.

sissy

Lorsque je publie mes photos, sur le site ici ou sur mon compte facebook, je ne fais pas qu’étaler outrageusement cette “beauté”. J’attends surtout inconsciemment en retour que les autres me répondent, légitimant ainsi mon existence. Reconnaissant ma progression, mon évolution, mon épanouissement.

Cette reconnaissance des autres me nourrit au niveau de l’affectif, de l’égo, de l’estime de soi mais aussi et surtout au début de notre parcours, de l’acceptation de soi. Se montrer en photo aux autres quand on se travestie est la meilleure manière de ne pas se sentir isolée, de ne pas sombrer dans la déprime de la solitude.

Je remarque d’ailleurs que j’ai mon propre rituel, celui de me prendre en photo avec la copine que je rencontre pour la première fois. Comme un échange de reconnaissance. Nous sommes et nous vivons !

En retour des photos que je publie, je laisse souvent un commentaire ou un message sur les photographies des copines. Par sincérité toujours (je m’abstiens dans le cas contraire), je fais ce don, j’envoie ce signal de reconnaissance à l’autre. Car derrière cette simple photographie il y a comme pour moi, toute sa vie de femme, tout son parcours, tout ses espoirs, ses peines et ses bonheurs. La vie quoi 🙂 !

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